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Voyage avec Ivan

Par Aurialie le 06.04.2013 à 00h12

Cet article participe à l’événement inter-blogueurs "Bloguer Russie" organisé par le blog Russie.fr. Vous trouverez ici la présentation de l’événement pour cette première édition : "Mon premier voyage en Russie".

Mon premier voyage en Russie n’a pas été géographique, il a été littéraire. Ma prof de français en 3e avait décidé de nous faire étudier le roman d’Alexandre Soljenitsyne "Une journée d’Ivan Denissovitch".
Aujourd’hui encore, je me dis que c’est une idée étonnante de faire étudier à des élèves de quatorze ans ce roman évoquant les goulags, les difficiles conditions de vie des zeks, le froid, les privations, les mesquineries entre détenus, …. Et c’est pourtant par cette porte que le russe est entré dans ma vie, puisque j’ai décidé de l’apprendre l’année suivante au lycée. Aujourd’hui, je me dis que ce voyage littéraire a façonné la suite de ma "relation" avec la Russie, notamment l’écriture de ce blog, qui, pendant près de 5 ans, a traité des violations des droits de l’Homme, de l’opposition civile, à défaut d’être politique, au pouvoir russe, mais aussi d’environnement, de culture, …

Je regrette de ne pas avoir retrouvé mes cours pour savoir ce que la prof nous avait fait étudier, mais pour écrire cet article, j’ai repris mon livre de l’époque. Ce qui m’a fasciné dans ce voyage, dans le récit de cette journée, ce ne sont pas les sonorités étranges des mots russes (il n’y en a presque pas), ni la découverte de grands espaces (le seul moment où les prisonniers sortent de leur camp c’est pour aller travailler dans un autre secteur, le temps est glacé, pas vraiment un temps à admirer le paysage comme le montre cet extrait "ce matin-là, on se mussait, tête basse, derrière le dos d’en face, chacun rentré dans son pensoir", p.58). Je pense que c’est le caractère de cet homme juste, connaissant bien les règles du camp, Ivan Denissovitch Choukhov, qui a passé une journée "sans seulement un nuage, presque de bonheur", parce qu’il avait, entre autres, "maraudé une kacha, (…), maçonné à cœur joie ; on ne l’avait point paumé avec sa lame de scie pendant la fouille ; il s’était fait du gain avec César ; il s’était acheté du bon tabac ; et au lieu de tombé malade, il s’était chassé le mal" (p.189).

La phrase suivante est également très intéressante, elle est pour moi une autre évocation de l’âme russe : "A présent, après ce recompte, pour la première fois depuis qu’à six heures et demie du matin on a sonné le rassemblement, le zek redevient un homme libre. Passé la grande porte de l’enceinte, passé la petite porte du chemin de ronde, et passé encore l’enclos de la place d’appel, va où tu veux."

Le bonheur dans une journée moins horrible que d’habitude, la liberté dans un camp entouré de deux portes et un enclos, ne serait-ce pas cette philosophie des petits bonheurs qui m’aurait donné envie d’en connaître plus sur la Russie, sa culture, son histoire, sa littérature, sa géographie, son peuple, ...

Sinon, je me rappelle quand même de mon premier vrai voyage en Russie. C’était à Petrozavodsk, en Carélie, chez Nadejda ("espoir", en russe). J’étudiais le russe depuis à peine 2 ans, je n’étais pas vraiment à l’aise pour m’exprimer. Il me reste seulement quelques images de ce court séjour de 15 jours : le lac Onéga, la visite de la maison des mariages, l’architecture différente des rues et immeubles, la flamme du soldat éternel, les soirées, la gentillesse de la famille de Nadia, leur peur (sans fondement) que je ne mange pas suffisamment (j’ai toujours bien mangé en Russie, contrairement à ce que certains pensent sur la gastronomie russe), les délicieux blinis à la confiture, ... Rien que d’y penser, ça me donne envie d’y retourner !

Image : Monument des "Pêcheurs" sur un quai de Petrozavodsk, que je n’ai pas eu la chance de voir (source : Wikipedia)

Les Cahiers d'Igort

Par Aurialie le 15.03.2012 à 23h57

Contrairement à ce que je pensais, il y a pas mal de BD qui se déroulent en Russie ou en URSS. Dernières sorties, les BD du dessinateur italien, Igort, qui traitent d’aspects assez sombres de l’histoire russe et soviétique : Les Cahiers Ukrainiens - Mémoires du temps de l’URSS, sortis en juin 2011, mettaient en image les témoignages d’Ukrainiens ayant vécu la famine des années 30, la collectivisation forcée, la catastrophe de Tchernobyl, ... Les Cahiers Russes - La guerre oubliée du Caucase, sortis en début d’année, part de l’assassinat d’Anna Politkovskaïa, pour montrer la violence d’une partie de la Russie actuelle : la brutalité des soldats russes en Tchétchénie, les zatchistkas, les tragédies de Nord-Ost et de Beslan (pour lesquelles Anna Politkovskaïa a essayé de servir de médiateur), les assassinats de Stanislas Markelov et Anastasia Babourova, ...

Les dessins d’Igort sont d’une noirceur impressionnante, il tente de mettre en image les témoignages recueillis par Anna Politkovskaïa, mais aussi par lui-même lors de ses nombreux voyages en Russie, Sibérie et en Ukraine.

Plusieurs médias ont parlé du dernier ouvrage d’Igort : Télérama (média pour lequel l’auteur commente trois planches), FranceTV (qui rappelle que l’organisation Amnesty International s’est associée à cet ouvrage), le Mouv’, RFI, Rue89 ...

Bref, si vous n’avez pas beaucoup de temps pour lire, je vous conseille de lire ces deux BD témoignages, elles valent vraiment le coup.

Des Français en Russie

Par Aurialie le 23.01.2012 à 22h58

Cette année, j’ai adoré mes cadeaux de Noël : outre la bio de Limonov par Emmanuel Carrère et le Journal d’un raté de ce même Limonov, déjà brièvement évoqués ici, j’ai reçu le dernier livre de Sylvain Tesson Dans les forêts de Sibérie, journal de bord absolument formidable de ses 6 mois en ermite dans une cabane au bord du Baïkal, et un de ses précédents essais, L’Axe du loup, de la Sibérie à l’Inde, sur les pas des évadés du Goulag, que je n’ai pas encore lu.

Et pour vivre par procuration l’exil sibérien de Sylvain Tesson en images (et non plus par imagination via le livre), l’auteur a également produit un reportage d’une cinquantaine de minutes. Les images sont magnifiques, les citations aussi : "Le silence, c’est le bruit que fait le temps en passant" ou encore "Le nihilisme ne résiste pas à l’énergie d’un printemps au Baïkal".

Autre Français, autre profil : Thomas Béguin est le fondateur de Russie.fr. Le site est resté inactif pendant 2 ans, mais est de nouveau actif maintenant, notamment avec la publication d’une série d’interviews des membres de la blogosphère franco-russe. Le premier a être interrogé a été Laurent Fontaine, volontaire international à Moscou, le 2e - Alexandre Kateb, spécialiste de la Russie et des pays émergents et la 3e - moi-même. Merci à Thomas de s’être intéressé à mon blog !

Vis ma vie de natsbol

Le photographe Ilya Epichkine a passé un moment avec les natsbols moscovites (membres du Parti national-bolchevique), dans leur QG situé à Medvedkovo. On y voit les murs défraichis, mais décorés d’affiches et prospectus, on y apprend que la pièce la plus importante est la cuisine (car c’est là que se trouve la connexion internet), on voit des activistes préparer des colis nourriture pour leurs amis détenus (tous les aliments doivent se trouver dans des sacs transparents, sans emballage), ... Tout est résumé dans cette photo.

Comme le rappelle Emmanuel Carrère dans sa biographie de Limonov, que je lis avec beaucoup d’intérêt actuellement, les natsbols ne sont ni des skinheads, ni des fascistes, mais des "héros du combat démocratique en Russie" pour Anna Politkovskaïa et des "gens biens" pour Elena Bonner, la veuve du physicien, prix Nobel de la paix, Andreï Sakharov. Je ne suis pas encore arrivée à la partie où Limonov revient en Russie et devient le chef et le héros de ces jeunes prêts à tous pour leurs idéaux (ce que décrit très bien le roman San’kia de Zakhar Prilepine). Mais son enfance en Ukraine, son petite business de fabrique de pantalon, ses débuts poétiques, sa montée dans l’underground moscovite, ses années aux Etats-Unis (j’en suis là pour le moment), ses aventures amoureuses, ..., tout est absolument passionnant ! Je suis bien contente que l’on m’est offert "Journal d’un raté", qui sera sans aucun doute mon prochain livre de chevet.

Source image : Ilya Epichkine

Des révolutionnaires et des livres

J’ai lu quelques très bons livres dernièrement, le dernier étant San’kia de Zakhar Prilepine, son 3e roman traduit en français, après Pathologies et Le Péché. Cette plongée dans le parti national-bolchevique (bien qu’il ne soit jamais directement cité), via le parcours de Sacha, est absolument passionnante. Manifestations, bâtiments saccagés, violences policières, picoles entre amis, ... on suit l’itinéraire tortueux du jeune homme et de ses acolytes, prêts à être emprisonnés, voire même à mourir pour des idéaux, pas toujours très clairs, jusqu’à une action d’envergure du parti : la prise du bâtiment du gouverneur local dans plusieurs villes de Russie. Il y a alors cet échange entre Sacha et un membre de l’administration du gouverneur, Bezletov, également connaissance de son père (p.443) :

- Quel est le sens de tout cela ? Je te l’ai déjà demandé et je te le demande une dernière fois : à quoi ça rime ? Pourquoi vous êtes venus ici ?
- Le sens, c’est qu’il faut savoir pourquoi on meurt. Toi, tu ne sais même pas pourquoi tu vis.
- Ce qui est terrible, Sacha, c’est que ton âme mourra avant toi !
- Les gens comme toi sauvent leur peau en dévorant la Russie, tandis que les gens comme moi le font en dévorant leur âme. La Russie se nourrit des âmes de ses fils, c’est ça qui la fait vivre. Ce sont pas les saints, mais les maudits qui la font vivre. Même maudit, je reste son fils. Tandis que toi, tu n’es qu’un ignoble profiteur.

A lire également, l’excellente biographie de Vladimir Maïakovski, La Vie en Jeu de Bengt Jangfelot, agrémentée de très nombreuses photos de lui et de ses contemporains. Au-delà du portrait du poète, c’est la vie des artistes de l’époque

Source image : Zakhar Prilepine sur Sankya.ru, où l’on peut lire en ligne, et en cyrillique, l’intégralité du roman.

Novembre 2010 - le mois Tolstoï

Par Aurialie le 09.11.2010 à 00h12

A l’occasion du centenaire de la mort de Léon Tolstoï le 20 novembre prochain (le 7 novembre selon le calendrier julien), les colloques, expositions, lecture, ré-édition, … sur le grand auteur russe ne manquent pas. Il va être étudié sous toutes les coutures : Tolstoï humaniste, Tolstoï gauchiste, Tolstoï philosophe, Tolstoï et la modernité, Tolstoï et le décadentisme, … Si vous assistez à tous les évènements, regardez tous les reportages, lisez toutes les nouvelles parutions et les ouvrages, vous devriez devenir incollable sur Tolstoï.

Alors comme son œuvre est immense, je me contenterai de deux citations : "Le gouvernement est une réunion d’hommes qui fait violence au reste des hommes" (une question toujours d’actualité, traitée dans Le Royaume de Dieu est en nous) et "Quand j’aurai les trois quarts du corps dans la tombe, je dirai ce que je pense des femmes et je rabattrai vivement la dalle sur moi !". Eh oui, Tolstoï était également drôle, mais un peu misogyne, en tout cas, son roman La Sonate à Kreutzer est ainsi qualifié. Sa femme Sofia lui a d’ailleurs répondu avec le roman À qui la faute ?. Et comme un Tolstoï peut parfois en cacher un autre, le centenaire de la mort de Léon Tolstoï peut être aussi l’occasion de découvrir le roman de son fils, Léon Tolstoï fils, Le Prélude de Chopin, notamment via les éditions des Syrtes qui ont réuni les 3 écrits de la famille Tolstoï dans un même ouvrage.

Image : un an avant sa mort (1909), Toltsoï joue encore dans le parc de son château de Iasnaïa Poliana (source - Ria Novosti)

Lectures estivales

Par Aurialie le 06.09.2010 à 00h05

Voilà un compte-rendu rapide de mes lectures de l’été, non pas classées par ordre de préférence, mais par ordre de lecture. C’est bien les vacances, ça permet d’avoir du temps...

La Voie de Bro de Vladimir Sorokine
Histoire : Ce nouveau roman de Sorokine relate le parcours existentiel d’Alexandre Sneguirov/Bro : sa naissance en 1908 le jour où tombe en Sibérie une météorite, une enfance dorée, la guerre, la révolution, la fuite de sa famille, l’expédition pour localiser la météorite de la Toungouska, la découverte du pouvoir particulier de la glace qu’il trouve sur place, sa rencontre avec Fer et avec les autres frères et soeurs.
J’ai aimé : la révélation du pouvoir de la "glace" par Alexandre Sneguirov ; la recherche et la découverte des premiers frères et sœurs.
J’ai moins aimé : la répétition de la découverte des frères et sœurs ; la description de notre monde (et notamment de la Seconde guerre mondiale) par les yeux de Sacha, devenu Bro, chef de secte.

La folle équipée de Sashenka Goldberg d’Anya Ulinich
Histoire : Sasha Goldberg ne s’est jamais sentie à sa place nulle part. Enfant déjà, à Asbestos 2, au fin fond d’une vallée minière sinistrée, ses cheveux crépus, son teint mat et ses kilos en trop en faisaient la risée de ses camarades post-soviétiques. Et nul réconfort à attendre de sa mère, sans cesse déçue par cette enfant indigne de l’intelligentsia. Alors, comme son père avant elle, Sasha va tenter le rêve américain.
J’ai aimé : la partie sur la vie de Sasha dans la Russie post-soviétique, la description de personnages haut-en-couleurs.
J’ai moins aimé : son road-movie aux USA, qui est un peu long.

L’original de Laura de Vladimir Nabokov
Histoire : Philip Wild, est un brillant neurologue, âgé et laid, tourmenté par Flora, sa jeune épouse aux mœurs légères. Elle sert de modèle à l’un de ses amants, auteur d’un roman intitulé My Laura.
J’ai aimé : la mise en page du roman, avec la copie des fiches bristol de Nabokov écrites en anglais et à la main.
J’ai moins aimé : l’inachèvement du roman, qui nous laisse forcément sur notre faim ; et son côté un peu décousu.

Le nouveau nationalisme russe de Marlène Laruelle
Histoire : Marlène Laruelle dresse pour la première fois le portrait politique d’une société qui trouve dans le nationalisme une forme de retour à la normalité. Elle démontre que ce nationalisme n’est pas uniquement aux mains de mouvements d’extrême droite ou d’opposition au pouvoir, mais fait également partie intégrante des stratégies du Kremlin pour recréer de l’unité sociale après le traumatisme des époques gorbatchévienne et eltsinienne.
J’ai aimé : la panorama très complet des différentes facettes du nationalisme en Russie ; les nombreux repères historiques permettant de bien comprendre les années post-soviétiques.
J’ai moins aimé : la couverture de l’ouvrage (Poutine en chapka, en noir et blanc, il y a mieux).

Harm(s)onium

Par Aurialie le 05.09.2010 à 00h11

Connaissez-vous Daniil Harms (?????? ?????), de son vrai nom Daniil Ivanovitch Iouvatchev ? Selon Wikipedia, c’est un "poète satiriste du début de l’ère soviétique considéré comme un précurseur de l’absurde. (...) Le monde de Harms est imprévisible et désordonné, ses personnages répétant sans fin les mêmes actions ou se comportant de façon irrationnelle, des histoires linéaires commençant à se développer étant brutalement interrompues par des incidents qui les font rebondir dans des directions totalement inattendues." La vidéo ci-dessous, Harmonium, créée par une équipe russe, permet d’avoir une idée plus précise de son œuvre, puisqu’elle est basée sur la poésie et les histoires d’Harms.

Pour en apprendre un peu plus sur Daniil Harms, vous pouvez aller sur un site français qui lui est dédié ; certains de ses textes ont été mis en musique, c’est plutôt sympa. Il y a également cette vidéo étonnante d’un micro-montage où PPDA nous raconte une nouvelle de l’auteur russe.

Et pour l’histoire, Harms a été considéré comme un ennemi du régime stalinien, condamné pour activités anti-soviétiques, déporté à Koursk, interné dans un hôpital psychiatrique, où il mourut à 36 ans.

L'Affaire Toulaev de Victor Serge

Par Aurialie le 12.01.2010 à 23h51

Cette caricature du dessinateur Mikhaïl Zlatkovski, publiée à l’occasion de l’anniversaire de Staline (le 18 décembre), m’a fait penser au roman de Victor Serge, l’Affaire Toulaev. Dans cette fiction, très proche de la réalité historique des années 30 en URSS, Victor Serge relate les conséquences de l’assassinat du camarade Toulaev, membre éminent du Comité Central, connu pour ses déportations de masse et ses purges dans les universités.

Bien que l’on suive l’enquête qui mènera à l’arrestation de plusieurs cadres du Parti un peu partout en URSS, mais aussi en Espagne, l’Affaire Toulaev n’est en rien un livre policier : le lecteur connait dès le début l’auteur de l’assassinat. L’ambition de Victor Serge n’était pas de faire un bon thriller (enfin, il me semble), mais de montrer l’implacable machine qui a purgé les différents échelons de la hiérarchie soviétique, la façon dont le pouvoir judiciaire fabriquait des coupables et pouvait convaincre les plus vieux bolcheviques de reconnaître leur culpabilité.

L’ouvrage est très dense, très riche et assez original dans sa forme : chaque chapitre relate le destin d’un "accusé", sa vie, ses activités, son ascension, son arrestation ; et ce n’est qu’à la fin que leurs destinées s’unissent dans l’imagination du procureur Ratchevsky et de ses auxiliaires. Ainsi chaque portrait est une nouvelle à l’intérieur du roman, qui pourrait parfaitement être indépendante.

Parallèlement à ce roman, j’ai lu le recueil de photographies de David King, Le Commissaire disparait, sous-titré "La falsification des photographies et des oeuvres d’art dans la Russie de Staline". Dans certains cas, la falsification est une conséquence directe des procès de Moscou et des grandes purges staliniennes. Bien qu’à l’époque Photoshop n’existait pas, les modifications des photos sont parfois vraiment impressionnantes.

Pour ceux qui aiment l’histoire soviétique, ces 2 ouvrages sont essentiels !

Matriochka dostoïevskienne

Par Aurialie le 17.12.2009 à 00h01

La matriochka noire inspire les artistes. Il y a quelques jours, Laurent m’indiquait via Twitter une vidéo de Marco Schuler détruisant des matriochkas. Aujourd’hui, c’est le dessinateur Alexandre Outkine qui l’a utilisée pour illustrer une anthologie de Dostoïevski en 10 tomes. J’en ai choisi difficilement 4, sur chaque couverture on peut lire une citation du célèbre auteur russe.

Pour Crime et Châtiment (gauche), sur la matriockha fendue d’une hache, est reprise une citation de Raskolnikov : "Suis-je une créature tremblante ou ai-je le droit ?" Tandis qu’à droite, on peut lire une citation du prince Mychkine (L’Idiot) "La beauté sauvera le monde".

Ici, à gauche, il est écrit "Si Dieu n’existe pas, alors je suis Dieu", phrase issue des Possédés (ou Les Démons), et à droite, pour illustrer les Frères Karamazov, "Qui tu crois ?"

Les ouvrages ne sortiront qu’au printemps ; en attendant, les 6 autres couvertures sont à voir sur le blog d’Alexandre Outkine, utkin-utkin.

 Ce que tout révolutionnaire doit savoir sur la répression

Par Aurialie le 01.12.2009 à 00h27

Les éditions Zones ont décidé de rééditer l’ouvrage de Victor Serge Ce que tout révolutionnaire doit savoir sur la répression, petit guide pratique listant les différents procédés de la police secrète à l’encontre des révolutionnaires du début du XXe siècle. Et l’épluchage des dossiers et archives de l’Okhrana, accessibles après la révolution bolchevique de 1917, a vraiment été instructif : filature, infiltrations, suivi de la correspondance, agents provocateurs, … la police secrète utilisaient tous les moyens pour mieux connaître les révolutionnaires et mettre fin à leurs activités. En France, l’un des informateurs de l’Okhrana était un rédacteur du Figaro, Raymond Recouly, connu sous le surnom de Ratmir (p.40) : "Ratmir informait l’Okhrana sur ses collègues de la presse française. Il faisait au Figaro et ailleurs la politique de l’Okhrana. Il touchait 500 francs par mois. Ces faits sont notoires."

Mais cet ouvrage sorti en 1925 est d’une étonnante modernité, et c’est bien pour cela qu’il a été réédité. L’infiltration dans des mouvements de la gauche de la gauche, la filature de prétendus anarcho-autnomes, la provocation dans des manifestations alter-mondialistes, … la police d’aujourd’hui utilise encore les techniques d’hier (la postface de Francis Dupuis-Déri le montre bien). Les conseils d’hier sont donc encore valables aujourd’hui (p.73 à 80) : "Ne pas se rendre directement où l’on va ; faire un détour", "Écrire le moins possible. Ne pas écrire est mieux", "Ne pas désigner de tiers sans nécessité", "Se défier des téléphones", "Savoir se taire", "En cas d’arrestation (…). En principe : ne rien dire", "N’avouez-jamais !", "Une suprême recommandation : se garder de la manie de la conspiration"...

Pour finir, je vous livre cette citation de Victor Serge sur la crise (p.94), preuve de la contemporanéité de cette œuvre : "En un mot, le respect de l’anarchie capitaliste est la règle de l’État. Qu’on produise, vende, revende, spécule, sans mesure, sans souci de l’intérêt général : c’est bien. La concurrence est la loi du marché. Les crises deviennent ainsi les grandes régulatrices de la vie économique. Elles réparent, aux dépens des travailleurs, des classes moyennes inférieures et des capitalistes les plus faibles, les erreurs des chefs d’industrie."

La Russie et l'idée européenne d'A. Tchoubarian

Par Aurialie le 23.11.2009 à 00h42

Il y a plusieurs jours maintenant j’ai fini la lecture de l’essai La Russie et l’idée européenne de l’historien Alexandre Tchoubarian, sorti début octobre. Il retrace l’histoire des relations entre la Russie et l’Europe, de l’antiquité à nos jours. Pour ceux qui connaissent un peu l’histoire russe, ce livre permettra de leur rafraichir la mémoire sur les périodes d’entente et de désamour entre les deux entités, rappelant l’importance du commerce, l’invasion mongole, les guerres, …

La partie que j’ai trouvée la plus intéressante est celle sur la période des Lumières. On connait les philosophes des Lumières européens : Jean-Jacques Rousseau, Denis Diderot, Montesquieu, Voltaire, Emmanuel Kant, John Locke, … Mais par contre il est rarement fait référence des philosophes des Lumières russes, du traité de Vassili Malinovski Réflexions sur la paix et la guerre, des cours et écrits du professeur Sémion Desnitski, des Propositions philosophiques de I. Kozelski, des essais de Pouchkine intitulés Sur la paix éternelle et Libération de l’Europe. Ces auteurs développent les idées civilisatrices russes, l’idée d’unité européenne et d’institutions communes, la volonté d’une paix générale entre les peuples. La Russie y avait un rôle important à jouer, comme le montre cette citation de Pouchkine issue de Sur la paix éternelle : "Une grande mission incombe à la Russie... Ses plaines immenses ont dévoré la force des Mongols et ont arrêté leur invasion aux frontières de l’Europe ; les barbares se sont méfiés de la Russie qu’ils avaient subjuguée sur leurs arrières et sont retournés dans leurs steppes orientales. La civilisation en gestation a été sauvée par la Russie déchirée et brisée. (…) La Russie est rentrée en Europe comme un navire lancé à coups de hache et dans le grondement des canons" (p. 119/120).

Un peu plus loin, après la période napoléonienne, on retrouve l’opposition entre slavophiles et occidentalistes. De cette section, j’ai retenu le passage sur Dostoïevski et la synthèse dans laquelle il voyait l’avenir de la Russie. Alexandre Tchoubarian écrit : "Dostoïevski essayait de formuler sa vision de "notre européisme" qui devait accorder "l’esprit russe populaire", son aspiration à "l’unification de l’humanité", à l’expérience et aux performances européennes. (…) Il réfutait ainsi à la fois ceux qui, en Russie, idéalisait tel ou tel aspect de leur culture et ceux qui, en Occident, écartaient la Russie de l’expérience et des traditions européennes, et ne reconnaissaient pas son rôle dans le développement européen et mondial" (p.176).

Alors "l’européisme russe a-t-il un avenir ?", demande l’auteur en conclusion. Voilà en tout cas sa dernière phrase : "L’européisme et l’axe européen de la Russie ont des chances et des perspectives sur le long terme, si les valeurs communes de la démocratie européenne de la liberté, des droits de l’homme et de la société civile sont assimilées ; ils se réaliseront dans un long et difficile processus, en respectant les valeurs, les traditions historiques et l’héritage spirituel de la Russie" (p.286). Bref, la réponse en quelques mots serait "oui avec de la patience et du respect", mais ce n’est finalement pas la réponse à cette question la plus importante dans ce livre mais bien le processus historique pour y arriver.

Agenda : "Le Petit Prince" en faveur des jeunes sans-abris de Moscou

Par Aurialie le 03.11.2009 à 00h43

"Qu’est ce que signifie "apprivoiser" ?... 
C’est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie "créer des liens". 

Cette citation extraite du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry est en exergue sur la page de présentation du Samu social Moskva (version russe de l’association française), créé suite à une rencontre entre Iouri Loujkov et Xavier Emmanuelli. L’ouvrage emblématique de Saint-Exupéry doit avoir une grande signification pour cette association d’aide aux jeunes sans-abris de Moscou, puisque c’est le spectacle qu’elle a choisi de monter et montrer pendant 6 représentations au thèâtre Na Strastnom, pour récolter des fonds. Les deux premières ont eu lieu hier, les suivantes se tiendront aujourd’hui et demain à 17h et 20h, heure locale.

Cette information m’a été envoyée par Arthur, dont vous pouvez parfois lire les commentaires ici. Il a accompagné le dossier de présentation de la pièce de magnifiques photos d’un renard blanc, prises à Khariaga à 15h30 samedi. Je ne pense pas qu’il m’en voudra d’avoir choisi celle de la tentative d’apprivoisement de ce renard en illustration de cette annonce.

L’adresse du théâtre est la suivante : ?. ??????????, ?. ?????????, ?. ????????, ????????? ???????, 8 ?

Conversation (graphique) avec une feuille

Par Aurialie le 12.10.2009 à 23h54

Du 2 au 4 octobre, dans le parc Nivki de Kiev, s’est tenu le Antonytch-Fest, festival consacré au 100e anniversaire du poète ukrainien Bogdan-Igor Antonytch (né le 5 octobre 1909). Lectures, pièces de théâtre, peintures, sculptures, … la mémoire de ce poète ukrainien, inconnu en France, a été honoré sous différentes formes. Ce qui m’a le plus attiré a été cette illustration du graphiste Der Kunst (ou dim_lightnin_b) du poème  ??????? ? ??????? (Dialogue avec une feuille), que j’ai essayé tant bien que mal de traduire. Si un Ukrainophone souhaite proposer une traduction, je suis preneuse. Sinon, les images peuvent également être un bon moyen pour essayer d’appréhender les écrits d’Antonytch.

 ??????? ? ??????? 

_ ?????????? ????? ????? ????,
_ ???? ?? ????? ????????? : ???, 
_ ? ??????????? ????? ?????, 
_ ?????? ? ?????? ?????? ??????. 

_ ? ???? ? ????? ?????? ????????? ???. 
_ ?, ?? ? ????? ? ??? ???? ??????, 
_ ?? ?????? ???? ?? ????? ?????. 
_ ?????? ?????????, ??? ???’ ???? ????. 

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_ ?? ????? ??? ??? ????? ????, ??????, 
_ ???? ?? ????? ??? ?? ??? ?? ????. 

_ ?? ?? ????? ; ?? ????? ???. ??? ?? : 
_ ?? ??? ???????????? ? ?? ?????? ??? 
_ ?????? ????????? ???? ?????. 

Conversation avec une feuille 

La main effleure l’étang de l’automne 
Tombe dans l’onde la canneberge : [krou], 
Et s’élargit plus loin le rond
L’imprimeur fixe dans les nuages les étoiles. 

Dans la main une petite feuille de la terre [vole]. 
Oh, combien elle est pleine des fantômes de l’hiver, 
Ces miettes de l’été [ont] encore trois vies. 
Petite feuille, mon amie fanée. 

Le dernier round de la vie s’évanouit, 
Que le vent joue [avec elle], le menteur, 
Quand pour le bonheur, amené avec lui, tu contestais.

Mais ne sois pas triste, tu avais le printemps. De fait : 
Pas une seule fois la virtuosité n’a été aussi le bonheur
Savoir [de la propre recherche] boire de l’alcool.

Prilepine en France pour le Péché

Par Aurialie le 19.09.2009 à 01h09

Dans les 10 jours à venir, vous aurez 3 possibilités de rencontrer Zakhar Prilepine : le samedi 26 septembre à 19h à La Renaissance (112 rue Championnet, 75018 Paris), le dimanche 27 septembre à 16h pour un goûter littéraire bilingue à la librairie VO à Lille (36, rue de Tournai) et le mardi 29 septembre à 19h30 à la Librairie du Globe à Paris (67, boulevard Beaumarchais dans le 3e). L’auteur russe est en France pour présenter son roman Le Péché, dont l’édition française va sortir le 24 septembre. L’édition russe a été un succès, elle a obtenu le prix Bestseller en 2008, une véritable reconnaissance artistique pour un auteur, membre de l’opposition, revendiquant son appartenance au Parti national-bolchevique et se disant fasciné par Edouard Limonov (leader du PNB).

Le Péché est un roman en nouvelles, c’est-à-dire un roman composé de nouvelles dans lesquelles on suit les tranches de vie de personnages qui s’appellent toujours Zakhar (comme l’auteur). Pas d’ordre chronologique dans les histoires (jeune journaliste en couple, adolescent à la campagne, jeune homme de 23 ans attendant une réponse de la Légion étrangère, papa de 2 enfants, videur de boîte de nuit, soldat d’un bataillon en Tchétchénie), ni de lien certain entre les différents Zakhar et avec le Zakhar auteur (qui a bien fait la guerre en Tchétchénie, a été videur de discothèque, a été jeune, a des enfants). Mais par contre, un grand bol de sentiments : joie, espoir, amour, ...

Au cours de ma lecture, j’ai relevé une phrase, dite par un soldat : "Il ne se souvenait pas quand, pour le dernière fois, il avait prononcé ce mot – patrie. Pendant longtemps, elle n’avait pas existé. Un jour, peut être dans sa jeunesse, la patrie avait disparu, et rien n’était venu la remplacer. On n’en avait pas besoin." (nouvelle Le sergent, p.238). En faisant des recherches sur Prilepine, j’ai lu une de ses interviews accordées au journal le Courrier de Russie, qui fait écho à cette phrase. En "bon slavophile [j’estime] que la Russie a sa propre voie à suivre", qu’elle "devrait mieux œuvrer à faire connaître au-delà de ses frontières son art, sa musique, sa littérature. Peut-être cela aiderait-il l’Occident a admettre que le reste du monde n’est pas peuplé de barbares. La Russie devrait se souvenir qu’elle n’est pas un pays européen." Un peu plus loin, on peut lire : "Les Russes, dans l’ensemble, sont patients, curieux, modestes. S’ils se montrent parfois grossiers, c’est pour dissimuler leur timidité naturelle. Les Russes sont capables de faire des choses impossibles. Ces traits se rencontrent chez des représentants de tous les peuples, mais c’est leur combinaison qui a permis aux Russes de combattre Hitler, par exemple." Il termine en disant : "le sort de mon pays ne m’est pas indifférent !", ce que l’on peut croire sur parole, vu son activité littéraire et politique. J’attends donc la prochaine traduction de ses œuvres, à moins que j’ai le courage de m’y mettre en russe directement...

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