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Nabokov est-il un écrivain russe ?

Par Aurialie le 02.07.2009 à 23h31

A l’occasion de la 32e année du décès de Vladimir Nabokov (le 2 juillet 1977), Radio svoboda a publié un commentaire d’Ivan Tolstoï sur la question : "Nabokov est-il un écrivain russe ?". Interrogation assez légitime puisque la majeure partie des œuvres de Nabokov ont été rédigées en anglais, et non pas en russe sa langue natale.

L’auteur a d’ailleurs fait de très intéressantes remarques sur multiculturalité : "Je suis un écrivain américain, né en Russie, éduqué en Angleterre, où j’ai étudié la littérature française, avant de déménager à 15 ans en Allemagne… Ma tête parle en anglais, mon cœur en russe et mon oreille en français", ou encore sur son processus de création : "Je ne pense dans aucune langue, je pense en images."

A voir ou à revoir, ce reportage tourné à la fin des années cinquante dans l’intimité de Nabokov.

Essais sur le monde du crime de Chalamov

Pour avoir un petit aperçu de l’œuvre de Varlam Chalamov, auteur des Récits de Kolyma, rien de tel que de commencer par son Essais sur le monde du crime. En 160 pages, il raconte les us et coutumes de la pègre, leur combine pour échapper aux travaux de camps les plus durs, la place de la femme (mépris total, femme objet), la culture criminelle (le rôman), …

Dans son introduction, il s’insurge contre les auteurs qui ont cherché à rendre sympathique le monde des criminels, voire même à l’idéaliser, au titre de la liberté du voyou. Mais pour les avoir côtoyé au camp de la Kolyma, Chalamov connait les vices des truands, raconte les tourments subis par les politiques, les intellectuels (surnommés dans les camps les "Ivan Ivanovitch"), souvent en accord avec les autorités pénitentiaires.

"“Ces gens [les trotskystes] sont envoyés ici pour être anéantis, et votre tache est de nous aider dans ce travail”. Ce sont les mots exacts prononcés lors de l’un de ces cours [d’instruction politique pour les truands], au début de l’année 1938, par Charov, l’inspecteur de la section culturelle de la mine Partisan. (…) En la personne des trotskystes, ils se trouvèrent devant une intelligentsia qu’ils détestaient profondément. " (p. 27)

"L’intellectuel est brisé par le camp. Tout ce qui lui était cher est réduit en poussière, piétiné, la civilisation et la culture volent en éclats en un temps très court, qui se compte en semaines. (…) Cette dégradation des âmes, ce sont dans une grande mesure les truands qui en sont responsables, les repris de justice dont les goûts et les mœurs influent sur toute la vie de la Kolyma." (p. 97/99)

Enfin, il y a un passage assez complet sur le retour des criminels dans les camps après la Seconde guerre mondiale et la véritable guerre des gangs au sein même des camps entre les criminels qui avaient fait la guerre (et donc considérés comme soumis à l’autorité) et les criminels qui ne s’étaient pas battus.

En illustration de ce petit commentaire de livre, une photo diffusée par l’Union des prisonniers, qui s’inquiète des conditions de détention dans la colonie de Nijnevartovskaïa IR 99/15. Sur la tête de ce prisonnier est marquée l’abbréviation SDP – Section de discipline et d’ordre. Selon l’Union, ce prisonnier a été obligé, sous la menace de répressions, d’entrer dans cette section, de devenir "actif", c’est à dire de devenir un assistant volontaire de l’administration pénitentiaire. A la fois le marquage sur le crâne et l’obligation d’être actif, sont une humiliation pour le prisonnier. Mais ce n’est rien pas rapport aux moqueries, passages à tabac, violences, violations des droits subies fréquemment par les prisonniers. D’ailleurs, le 17 décembre 2008, un détenu est décédé des suites des coups reçus.

Alors loin de moi l’idée d’idéaliser le monde du crime et les criminels, mais les conditions de détentions dans cette prison ont l’air inquiétantes... et pas que dans celle-ci... et pas qu’en Russie.

Les chiffres de la Grande terreur

Par Aurialie le 23.05.2009 à 02h14

Je viens d’achever la lecture de L’ivrogne et la marchande de fleurs. Autopsie d’un meurtre de masse 1937-1938, le dernier ouvrage de Nicolas Werth. A la lecture de ces 300 pages décrivant 2 années de terreur sanguinaire, on ne peut qu’apprécier le travail d’historien. La genèse, la mise en place de la grande terreur, l’élaboration des listes des accusés, les arrestations, les exécutions, l’augmentation des quotas, la fin des opérations, … Nicolas Werth passe en revue toutes les étapes de cette "vaste entreprise d’ingénierie et de purification sociale visant à éradiquer tous les les éléments socialement nuisibles et ethniquement suspects" (p.17). Et ces éléments ont été arrêtés, exécutés ou enfermés en masse, voilà quelques chiffres relevés tout au long du livre :

  • p.16 : "En 16 mois, d’août 1937 à novembre 1938, environ 750.000 citoyens soviétiques furent exécutés après avoir été condamnés à mort par un tribunal d’exception à l’issue d’une parodie de jugement. Soit près de 50.000 exécutions par mois, 1.600 par jour. Durant la Grande Terreur, un Soviétique adulte sur 100 fut exécuté une balle dans la nuque. Dans le même temps, plus de 800.000 Soviétiques étaient condamnés à une peine de 10 ans de travaux forcés et envoyés au Goulag."
  • p.21 : "Les 16 mois de la Grande terreur concentrent à eux seuls près des 3/4 des condamnations à mort prononcés entre la fin de la guerre civile (1921) et la mort de Staline (mars 1953) par une juridiction d’exception dépendant de la police politique ou des tribunaux militaires."
  • p. 38 : "en 2 ans, près de 35.000 officiers durent arrêtés ou limogés, soit 1/5 environ du corps des officiers, cette proportion étant plus élevée dans les grandes supérieures."
  • p.40 : "Le renouvellement des cadres politiques fut spectaculaire : ainsi au début de 1939, 293 des 333 secrétaires régionaux du Parti, 26.000 des 33.000 hauts fonctionnaires de la nomenklatura du Comité central étaient en poste depuis moins d’un an."
  • p.41/42 : "Dans certains ministères, Affaires étrangères, Commerce extérieur, Finances, Industrie lourde, Voies de communications, Agriculture, Machines-outils, 80 à 90% des cadres dirigeants furent arrêtés, pour être aussitôt remplacés par une nouvelle génération de "promus"."
  • p. 78 : "Le seul chiffre global dont on dispose fait état début 1941, soit deux ans après la fin de a grande Terreur, et l’arrestation en 1937/1938, de plus de 1,5 million de personnes par la Sécurité d’État, de 1.263.000 personnes fichées par la Sécurité d’État – ce qui laisse supposer qu’un nombre beaucoup plus important, peut être 2 à 3 millions de personnes, étaient sous une forme ou une autre, fichées en 1937."
  • p. 228 : "Le rapport Pavlov établissait, pour les années 1921 à 1953, le nombre de personnes arrêtées, condamnées et exécutées par les différentes juridictions d’exception dépendant de la police politique : plus de 4 millions de personnes condamnées, dont 800.000 exécutées. Ce bilan faisait clairement ressortir la place exceptionnelle de la Grande Terreur : 1.548.366 arrestations, 1.344.923 condamnations, dont 681.682 à la peine de mort au cours des deux seules années 1937-1938."

Encore un chiffre, celui du coût de l’opération (p.95) : 75 millions de roubles du fonds de réserve gouvernementale furent débloqués pour "couvrir les dépenses exceptionnelles liées à la mise en œuvre de l’opération, dont 25 millions pour le transport, par voie ferrée, des éléments envoyés en camp". Mais le plus choquant est la description des tortures et l’arbitraire des arrestations. Les abus de certains agents du NVKD (infiltrés par des agents ennemis, bien sûr) ont d’ailleurs été relevés : (p.310) "entre novembre 1938 et fin 1939, 1.364 officiers de la Sécurité d’État furent arrêtés à l’issue d’une enquête interne (…), en outre 6.400 agents subalternes furent limogés, sans avoir à répondre de leurs actes et sans poursuites judiciaires."

L’ivrogne et la marchande de fleurs. Autopsie d’un meurtre de masse 1937-1938 est un livre parfois un peu répétitif, mais vraiment instructif.
En complément, ne pas hésiter à lire cet article de Non fiction sur le livre.

Un avis sur les Prédateurs du Kremlin

Par Aurialie le 21.04.2009 à 00h39

Je viens de finir le dernier essai d’Hélène Blanc et Renata Lesnik, intitulé Les prédateurs du Kremlin 1917-2009, analysant l’impact des services secrets soviétiques et russes dans l’histoire du pays. La lecture de l’ouvrage ne m’a pas vraiment satisfaite. Revue des points positifs et négatifs.

Points positifs :

  • Quelques faits intéressants, voire même instructifs : naissance du groupe Helsinki, le lien entre dissidence et sciences ("Impossible de concilier la logique des sciences mathématiques et l’absurdité d’une société bâtie sur le mensonge et la corruption généralisée." p.76), l’ascencion du KGB, le rôle des services secrets dans la création du parti nationaliste de Jirinovski (p.211), les liens entre Eglise orthodoxe et le KGB/FSB, ...
  • Éclairage sur deux personnes qui ont fait évolué les services secrets soviétiques : Lavrenti Beria (avec une large place à la biographie écrite par son fils, Sergo Beria) et Iouri Andropov, exerçant les plus hautes fonctions entre novembre 1982 et février 1984, mais que l’on a trop souvent tendance à oublier dans les cours d’histoire.

Points négatifs

  • Trop de suppositions, de "peut-être" ("Pour quelle raison ? Peut-être parce que les agents hongrois, qui ont déjà fait leurs preuves, sont toujours actifs en Europe et dans le monde, savamment téléguidés depuis Moscou." p.149), d’interrogations non fondées ("Sans tomber dans la paranoïa, il est permis de s’interroger sur les véritables motivations de cette étourdissante prodigalité. Finira-t-on par assister à la "tsérétélisation" de la France grâce à des "cadeaux" peut-être empoisonnés." p.252, au sujet des nombreuses œuvres de Zourab Tsérétéli en France), voire vraiment étranges ("Alors, que penser de la véritable pandémie qui pousse les ex-Soviétiques fortunés à investir partout notamment dans l’UE et aux Etats-Unis, un argent déjà "lessivé" offshore ? p.255 => Business is business, non ?).
  • Insinuations et interrogations donnant parfois l’impression que les auteurs tentent par tous les moyens de faire rentrer les faits dans leur thèse, notamment concernant la guerre russo-georgienne ("A première vue, l’opération dirigée contre une Ossétie du Sud rebelle serait une erreur stratégique de Saakachvili. Bien que tout semble l’accuser, sa décision demeure inexplicable. Fut-elle encouragée par l’administration Bush ? (...) Enlisée en Irak, affaiblie par un dollar qui s’effrite, ruinée par la crise financière et focalisée sur sa campagne présidentielle, l’Amérique se serait fort bien passée d’un problème supplémentaire. Alors, qui a poussé à la faute le président géorgien ? Là encore se profile l’ombre des prédateurs du Kremlin. (...) De bonnes âmes n’auraient-elles pas fait savoir au président géorgien et à ses généraux que Moscou ne réagirait pas à cette attaque ?" p. 26-27). J’ai envie de dire, mais pourquoi et comment le président géorgien aurait-il pu croire cela ?
  • Des faits mériteraient de meilleures preuves que des on-dit, même rapportés par plusieurs personnes, comme par exemple le trucage de la 1e élection de Poutine ("Connaissant les risques, des conseillers du Kremlin affirment même, sous couvert d’anonymat, que l’actuel président russe ne serait pas arrivé en tête de la présidentielle de 2000 (...) Quant à Vladimir Boukovski [que par ailleurs, j’apprécie beaucoup-note d’Aurialie)], il nous révèle ce qu’il sait de source sûre : « Poutine, totalement inconnu des Russes, n’a pas été élu. En réalité, il est arrivé second derrière le communiste Ziouganov... qui fut pourtant le premier à le féliciter ! »" p. 295-296).
  • Trop long chapitre sur la lustration dans les pays de l’Est, s’apparentant un peu à du remplissage, car lien minime avec le sujet.
  • La non-différenciation entre communisme et bolchevisme/stalinisme ("Pour témoigner sa solidarité, à sa manière, l’Union européenne pourrait peut-être apporter sa pierre à ce devoir de mémoire. Il faudra bien qu’un jour son Conseil finisse par condamner sans équivoque le communisme comme un système totalitaire des plus meurtriers." p.216)
  • Analyse pédo-psychologique de Poutine est assez peu sérieuse dans un essai qui se veut sérieux ("Cette agressivité arrogante, de nature pathologique, remonterait à l’enfance, lorsque ce petit-fils du cuisinier de Staline s’entassait avec ses parents dans l’unique pièce d’une sordide kommunalka. Le soir venu, chaque adolescent rejoignait sa bande (...). Dans ce milieu prédélinquant régnait la loi du plus forts (...). Impossible d’éviter ces tortionnaires en herbe en sortant ou en rentrant de chez soi. (...) D’où, peut-être, cette vocation précoce d’entrer au KGB (...)" p.308)
  • Insinuation dérisoire que derrière certains mariages franco-russes et dans de nombreuses associations culturelles franco-russes, l’on trouverait un espion du FSB cherchant à manipuler et formater les esprits occidentaux (p. 329-330)

Ecrire un ouvrage sur le régime de Poutine est en vérité assez difficile, car on est facilement taxable d’anti-poutinisme primaire en cas de critiques (ce dont on m’accuse parfois) ou au contraire de fermer les yeux sur la réalité russe, la place des amis des Poutine, ... si l’on parle de ses actions positives sur le cours du pays. Alors, je reconnais que c’est facile de critiquer, comme je viens de le faire avec le livre d’Hélène Blanc et de Renata Lesnik, le mieux est donc de vous faire vous-même votre avis en le lisant.

Gogol est-il russe ou ukrainien ?

Par Aurialie le 08.04.2009 à 23h48

Nicolas Gogol est né en Ukraine, mais considéré comme un grand auteur russe. A l’occasion du bicentenaire de sa naissance (Gogol est né le 20 mars 1809), une guerre mémorielle se joue entre les 2 pays. Cette nouvelle pierre d’achoppement est le sujet d’un concours de caricature sur la radio Echo de Moscou . Voilà mon préféré, proposé par Ysashay.

Lire ou blogguer, faut-il choisir ?

Par Aurialie le 17.03.2009 à 00h00

Entre Noël et mon anniversaire, me voilà avec une quinzaines de livres, à priori intéressants, qui devraient faire l’objet de chroniques futures. Mais mon dilemme aujourd’hui est de trouver le temps de les lire, donc il va falloir être patient !

Essais

Romans

Editions bilingues

Et ce ne sont que les livres qui ont un rapport avec la Russie, l’URSS et la culture russe...

Le livre est l'opium de l'Occident (A. France)

Par Aurialie le 17.02.2009 à 01h23

Faire aimer la littérature à la jeune génération est parfois considéré comme une gageure. La maison d’édition pétersbourgeoise Limbous press a eu l’idée de demander à des auteurs contemporains de participer à l’écriture d’un manuel scolaire de littérature classique. Quarante écrivains, notamment Zakhar Prilepine, Vladimir Sorokine, Dmitri Bykov, ont pour mission de rédiger des articles sur les auteurs classiques russes étudiés en classe, mais aussi de donner leur avis, tout en restant dans les standards de l’éducation nationale.

Il y a bientôt un an, ces mêmes auteurs faisaient partie des 80 écrivains à avoir répondu à un questionnaire sur la littérature pour le magazine Time out. Parmi les questions : selon vous, quelle œuvre a été surestimée ? Quelle œuvre a été sous-estimée ? Quelle œuvre vous a fait pleurer ? Quel livre vous regrettez de ne pas avoir écrit ? Quel est votre livre préféré ? A quel auteur donneriez-vous le prix Nobel ?

Les œuvres qu’ils jugent dignes de faire partie d’un programme scolaire sont Guerre et Paix de Tolstoï (pour 9 personnes), la Bible (6 personnes), La Fille du capitaine de Pouchkine (5), Les Frères Karamazov de Dostoevski (4), Eugène Onégine de Pouchkine (4) et les Ames mortes de Gogol (4).

Les meilleurs livres sur la modernité sont La Glace de Vladimir Sorokine (cité par 4 personnes), la Bible, JK de Dmitri Bykov et Glamorama de Bret Easton Ellis (3 voix chacun).

Les œuvres les plus sous-estimées sont, entre autres, la Fouille et Tchevengour d’Andreï Platonov (nommés par 6 auteurs), La Ville de N. de Léonid Dobytchine (5 voix), la Quatrième prose d’Ossip Mandelstam, Vie et destin de Vassili Grossman et l’œuvre de Varlam Chalamov.

Enfin, 10 personnes auraient remis le prix Nobel de littérature à Vladimir Nabokov (viennent ensuite Andreï Platonov et Tolstoï (6 voix), puis Anton Tchekhov et Varlam Chalamov (4 voix)) et 9 auteurs considèrent que les écrivains les plus drôles sont Zochtchenko et Ilf (sans Petrov).

Une conclusion à cet article : il me reste encore énormément d’auteurs et de livres à découvrir.

PS : Tous les résultats et les réponses aux questions de chaque auteur à lire ici.

Source image : Lenta.ru

L'incroyable destin de Iouri Tchirkov

Par Aurialie le 12.01.2009 à 01h27

Voilà un livre qui a de fortes chances de faire partie de la sélection du Prix Russophonie de l’année prochaine, sa traductrice, Luba Jurgenson, ayant déjà été distinguée pour sa traduction de Têtes interverties de L. Guirchovitch.

Mais bien mieux que la traduction de C’était ainsi... de Iouri Tchirkov (éditions des Syrtes), c’est son contenu : un formidable témoignage sur la vie carcérale des îles Solovki dans les années 30. Quand il est condamné à 3 ans de prison pour activité contre-révolutionnaire et envoyé aux Solovki, il n’a que 15 ans. Malgré les conditions épouvantables des détenus, décimés par le froid et la faim, astreints aux travaux éreintant dans les tourbières et les forêts, réduits à l’état d’esclaves, l’adolescent arrive à survivre, notamment grâce au soutien de certains de ses compagnons d’infortune, mais aussi à étudier, apprendre, se cultiver. Ses quelques mois de travail à la bibliothèque des Silovski sont notamment une bouffée d’oxygène pendant son incarcération. Il trouve un vrai refuge dans la vie intellectuelle intense qui subsiste au cœur de l’ancien monastère, peuplé par quelques survivants de l’intelligentsia russe.

J’ai choisi 4 extraits de son riche témoignage : le 1er passage est l’étonnante description de la vie théâtrale du camp (p.103) : "En 1936, le théâtre des Solovki était un phénomène remarquable. Il y avait deux groupes : le cercle d’art dramatique et les artistes symphoniques. Le théâtre comptait trois orchestres - un ensemble symphonique, des cordes, une fanfare -, ainsi qu’une brigade de chant, une troupe tsigane et une brigade de propagande. Ces groupes étaient composés majoritairement de détenus occupés à divers travaux ou non affectés. Les répétitions avaient lieu le soir, les artistes retrouvaient un second souffle grâce à leurs activités préférées. Les stars bénéficiaient de quelques privilèges. Avant les spectacles et les concerts, on les libérait du travail, ils avaient droit à un plat supplémentaire et pouvaient écrire des lettres plus souvent."

Ce genre de spectacle, auquel les détenus pouvaient assister, ou la réception d’un colis et son partage avec les autres pouvaient changer une journée. On se rend compte alors combien le bonheur est relatif (p.81) : "Je me rappelais alors les paroles de Treiger, un ingénieur belge qui se trouvait dans le même convoi que moi : "Les Soviétiques sont des gens très heureux. Ils vont de joie en joie. On ne les a pas arrêtés la nuit, ça les rend heureux pour la journée ! Ils ont réussi à monter dans le tramway bondé : ils sont heureux pour la matinée. Et s’ils parviennent à se procurer du hareng avec leurs tickets d’approvisionnement, ils ont leur provision de bonheur pour la semaine."

L’extrait suivant montre l’incompréhension des prisonniers sur leur situation et l’espoir d’être réhabilité (p. 215) : "Ce que nous entendions et voyions nous donnait le vertige. Dans toutes les villes, les prisons étaient surpeuplées, elles accueillaient cinq à dix fois le nombre de détenus prévu. Il semblait que la population carcérale se chiffraient en millions. On citait un propos d’Ejov. Selon lui, l’Union soviétique comptait trois groupes de population : les détenus, les prévenus et les suspects. Le plus surprenant c’est que les gens croyaient en leur proche libération. La plupart d’entre eux étaient persuadés que, puisque personne n’était coupable, la vérité finirait pas éclater et tout le monde sera relâché."

Mais la vie au camp est difficile, inhumaine, et les gardiens font parfois preuve de cruauté : voilà par exemple ce que dit un gardien à Tchirkov et à un détenu, qui pensaient être libérés (p. 181) : "Il n’y a qu’une sorte d’amnistie pour vous : huit grammes dans la nuque."

Je n’ai qu’un seul petit regret sur ce témoignage de Tchirkov : n’ayant pas eu le temps de finir son manuscrit avant sa mort, c’est sa femme qui a rédigé les dernières années de sa vie. Nous n’avons donc pas son sentiment sur sa relégation en 1951, sa réhabilitation en 1954, sa vie à Moscou en tant que directeur de la chaire de météorologie et de climatologie de Moscou.

Encore 3 jours à attendre avant de pouvoir l’acheter, le livre sort le 15 janvier.

Le 3e Prix Russophonie décerné dans une semaine

Par Aurialie le 10.01.2009 à 01h43

Dans une semaine aura lieu la remise du 3e Prix Russophonie de l’association France-Oural, qui avait récompensé l’année dernière Joëlle Dublanchet pour ses traductions de Pathologies de Zakhar Prilepine et de l’Année du mensonge d’Andreï Guelassimov.
Chaque année le nombres d’ouvrages en compétition ne cesse d’augmenter (29 en 2007, 41 en 2008 et 57 en 2009) montrant la vigueur de la littérature russe en France et le bien-fondé de ce prix. J’en ai malheureusement que 7 en ma possession et lu que ... 3, dont le premier titre de la sélection finale :

S’il m’est impossible de juger la traduction (les spécialistes de la littérature russe et comparée du jury sont là pour ça), je voudrais néanmoins saluer la beauté et la qualité de l’édition de La Ravine de Sergueï Essénine aux éditions Harpo& (j’en ai également beaucoup apprécié la lecture). Et j’ai hâte de commencer celle de Viktor Vavitch, roman-fresque de Boris Jitkov, considéré par Pasternak comme "le meilleur sur la révolution de 1905" (et que l’on m’a offert à Noël). Dommage que les journées ne soient pas plus longues pour pouvoir lire tous ces romans, témoignages, essais, ...

L’invitation pour la remise du Prix Russophonie, qui aura lieu pendant Expolangues, est à télécharger sur leur site.

Dans l'intimité de Vladimir Nabokov

Par Aurialie le 13.12.2008 à 01h18

Le célèbre auteur de Lolita a accepté à la fin des années 50 qu’une caméra américaine le suive dans sa vie quotidienne. Il vivait alors en Suisse. Vladimir Nabokov s’exprime dans un anglais parfait (et parfois en français) sur son passé, ses passions, la littérature, ... A la fin de la première partie (ci-dessous), il lit les premiers mots des versions anglaise et russe de Lolita, la différence d’intensité dans la voix est assez flagrante, bien plus passionnée en langue russe.

La suite du reportage, ici.

Mandelstam, un poète qui vivait par la poésie

Ossip Mandelstam est un de ces poètes dont les vers n’ont guère été appréciés par les autorités soviétiques. En s’en prenant directement à Staline, cette figure de l’acméiste a joué un jeu dangereux et y a laissé sa vie. L’épigramme suivant lui a ainsi valu d’être arrêté une première fois le 16 mai 1934 et condamné à trois ans d’exil à Tcherdyne "pour composition et diffusion d’œuvres contre-révolutionnaires".

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Traduction française :
Nous vivons, sourds au pays en dessous de nous,
Dix marches plus bas personne n’entend nos paroles,
Mais si nous tentons la moindre conversation
Le montagnard du Kremlin y prend part.

Ces doigts sont comme des vers
et ses mots ont le poids lourd de la vérité
Il rit au travers de son épaisse et broussailleuse moustache
et le cirage brille au sommet de ses bottes

Autour de lui, un tas de chefs minces de cou
Les sous-hommes zélés dont il joue et se joue,
Tel siffle, tel miaule, geint ou ronchonne,
Lui seul frappe du poing, tutoie et tonne,
En forgeant, tels des fers à cheval, ses décrets :

Qui à l’aine, qui au front, qui au sourcil, qui à l’oeil
Chaque tuerie est douce comme la confiture de baies
Pour l’Ossète arrogant à la vaste poitrine.

Après une tentative de suicide et l’intervention de Pasternak, sa sentence est commuée en exil à Voronej. Il y reste jusqu’en mai 1937. Mais un an plus tard, il est de nouveau arrêté et en aout 1938, il est condamné pour activités contre-révolutionnaires à 5 ans de travaux forcés dans un camp près de Vladivostok. Il n’y a pas survécu plus de trois mois à cause des privations, du froid et de la faim, et meurt le 27 décembre 1938. Il est réhabilité en 1956 pour sa condamnation de 1938 et en 1987 pour celle de 1934.

Sa mémoire continue d’être honorée aujourd’hui, notamment avec l’inauguration d’une statue dans un square du centre de Moscou, près d’un appartement communautaire où il avait vécu avec son frère. Deux autres sculptures ont déjà été inaugurées en Russie : la 1e à Vladivostok, la 2e à Voronej, ses deux lieux d’exil.

Sa représentation moscovite, une œuvre de Dmitri Chakhovskoï, Elena Mounts et Alexandre Brodski, a été choisie à l’issue d’un concours organisé par des adeptes de la poésie de Mandelstam l’année dernière. Les architectes ont voulu le montrer à la fois abandonné, ouvert et fort. La statue représente la tête du poète, les yeux levés au ciel, sur 4 blocs de basalte où deux de ses vers sont gravés : "Pour les siècles futurs et pour leur gloire altière/ Pour l’altière tribu des hommes..."

Image : 1-Monument moscovite, source Bunimovich.ru (Evgueni Bounimovitch, député membre du jury ayant choisi le monument moscovite)
2- Photo de Mandelstam prise par le NKVD lors de sa 1e arrestation (source Wikipedia

Interview de Boris Strougatski

A l’occasion de la date anniversaire de la naissance de Tarkovski, le 4 avril, j’avais posté une vidéo de Stalker. Ce film est une libre adaptation d’un roman des frères Strougatski (Arkadi et Boris de leurs prénoms), célèbres auteurs soviétiques de science-fiction. Si Arkadi n’est plus de ce monde, Boris, lui, continue d’écrire des romans sous le pseudonyme de S. Vititski, et d’accorder des interviews. La dernière en date a été publiée il y a un mois dans Delo, il s’exprime longuement sur la situation en Russie. Les auteurs du blog Russkaya Fantastika ont eu le courage de la traduire, en voilà quelques extraits.

Delo- La communauté culturelle russe est de de plus en plus souvent scindée non par des principes de style ou de genre mais par des principes idéologiques. A quoi cela peut être lié à votre avis ? Est-il vrai qu’en Russie, l’écrivain signifie plus que le littéraire et a une responsabilité devant la société qui déborde le cadre d’un texte lui-même ?

Boris Strougatski - Cet état de choses spécifique ("le poète est plus que le poète") apparaît quand il existe une opposition réelle au pouvoir. Et puisque en Russie, l’opposition au pouvoir (cachée en règle générale) existe traditionnellement toujours, le littéraire (s’il pense, en général, à ces sujets), même sans le savoir, est responsable devant la société. D’ailleurs, cela ne le fera pas écrire mieux...
En ce qui concerne le schisme de la société culturelle, il a toujours existé : "adeptes de l’eurocentrisme", "slavophiles", "partisans de l’idéologie officielle". Ce schisme n’avait aucun rapport avec l’"activité civique". C’était une sorte d’"état constant des esprits" dont je n’expliquerais pas l’origine. Il y avait aussi des adeptes de "l’art pour l’art" mais ils ont toujours été rares.

D. - Et de ce fait, comment considérez-vous l’appel des fondateurs et des participants du fonds régional et public de contribution culturelle "Monde du Caucase", adressé aux hommes de culture, où il était dit que "la guerre régionale déchaînée par le régime fantoche de Michail Saakachvili contre les habitants de l’Ossetie du Sud n’est rien d’autre que le début de la guerre non annoncée que l’Amérique et leurs alliés européens ont déchaîné contre la Russie" et que la Géorgie "sert d’arme entre les mains du nouvel ’empire du mal’" ?

BS - Cela a sans aucun doute l’air d’une récidive des traditions les plus pourries et les plus viles des temps soviétiques. Quels que soient les motifs qui guident ceux qui ont signé cet appel, on le perçoit comme un acte de servilité. En même temps, je peux admettre que certains signataires de cet appel énonçaient leur opinion tout à fait sincèrement mais le problème est que cela a l’air d’une expression bien connue : "Il est facile et agréable de dire la vérité en face de son souverain !" Il me semble que dans des situations pareilles, l’artiste doit être régi ni selon l’utilité politique et ni même selon ses convictions politiques mais seulement selon le bon sens et la charité.

(...)

D. - Vous avez dit récemment que vous aviez perdu vos derniers espoirs de "dégel de Medvedev"...

BS - Le recommencement évident de la guerre froide contre l’Ouest, la guerre chaude au Caucase et maintenant, en plus, la crise économique – tout cela ne favorise pas beaucoup le dégel, au moment où le "serrage de boulons" s’impose soi-disant tout seul à l’esprit. Mais il y a aussi autre chose : la crise et la baisse brutale des prix du pétrole feront mettre la société et tout d’abord le Pouvoir devant un choix important : soit essayer de garrotter le pays, de l’"éberluer", de plonger avec abnégation dans l’époque de Brejnev-Andropov et attendre le rebondissement / la réorganisation / la révolution suivant(e) (nous sommes déjà passés par tout cela et nous nous en souvenons) ; soit se décider, tout de même, à des réformes longtemps attendues – donner une vraie liberté au business, mettre la bride à la bureaucratie (lui interdire de faire la haute justice) et arrêter l’intervention de l’Etat dans l’économie en lui laissant seulement le droit (et l’obligation !) d’être une "mise en accord délicate" des processus économiques. Alors on réussira peut-être : nous avons déjà terminé tant bien que mal l’école primaire du Marché, maintenant, il est temps de passer en sixième.

D. - Dans vos premiers romans écrits avec Arkadi, c’est le progrès technique qui devenait le moteur du développement de l’humanité et vos personnages avaient plein d’enthousiasme pour voler dans d’autres espaces etc. Est-ce qu’il est possible de trouver en réalité une idée qui pourrait réunir les gens, si ce n’est du monde entier mais, au moins, de la seule Russie ?

BS - On ne peut pas trouver des idées – Elles VIENNENT d’elles-mêmes. Toutes seules. Elles poussent du tréfonds des masses de millions, en formant la Résultante de Millions de Volontés qui, selon Léon Tolstoï, est justement le courant de l’histoire. On peut beaucoup s’ingénier et inventer des idées terribles, redoutables et belles pour TOUS mais elles ne vont pas marcher car elles ne concordent pas avec le courant de la Résultante qui existe déjà, qui existe toujours mais peu de gens peuvent saisir son essence et, en effet, probablement personne n’est capable de la formuler dans tous les détails.

La suite en français sur Russkaya Fantastika ou en russe sur Delo

Images : Wikipedia et lib.ru

Non plus l'homme, mais un nuage en pantalon

Par Aurialie le 14.11.2008 à 21h27

- Maiakovski s’est suicidé. Il n’a pas supporté les changements intervenus au sein de la ligne du parti.
- Quelles ont été ses dernières paroles ?
- Ne tirez pas camarades.

Citation, tirée de Le communisme est il soluble dans l’alcool ? de Philippe et Antoine Meyer.

Projet : Russie, un goût de rassis

Par Aurialie le 12.11.2008 à 21h57

Projet : Russie, le titre était prometteur, l’accroche de l’éditeur également : antinomie totale avec ce qui se dit et s’écrit en France et en Europe aujourd’hui ; écriture claire et transparente ; matière riche à polémique et réflexion à tous les échelons ; information percutante et pertinente, particulièrement d’actualité à la lumière des toutes récentes élections présidentielles en Russie.

Et si cette accroche est réaliste, il ne faut surtout pas s’attendre à une réflexion moderne et innovante. Les auteurs, anonymes, prônent un retour à une certaine forme de monarchisme, où la religion occuperait une place fondamentale. "Il faut donc ressouder la masse atomisée des individus égoïstes en un collectif uni, en société, en nation. Il faut stopper la décadence morale, restaurer la notion d’honneur, surmonter l’égoïsme et l’indifférence. La réussite n’est possible que par un retour à la religion comme référent majeur. Mais comment faire dans une société "humaniste" prête à admettre l’idée de mariage entre deux personnes du même sexe comme un droit aliénable de l’être éclairé ?" (p.180) S’en suit alors une citation de l’ancien testament et elle est loin d’être la seule.

Les auteurs dénigrent la démocratie ("Tous ceux qui déclarent comme principe de base la possibilité de choix sont des démocrates. Les communistes, les fascistes, les libéraux, les républicains et autre forment, de par leur essence intérieure profonde, une seule famille : la famille démocratique", p.287) et font preuve d’un manichéisme délirant - croyant = bien/athée = pervers consumériste ("Selon le petit bourgeois occidental, un individu normal est celui qui s’oriente non pas en fonction des commandements de Dieu, mais en fonction de sa carrière et de l’argent. Celui qui place la religion au-dessus de sa carrière et des hamburgers est un fanatique. celui qui place au-dessous de tout le reste sa carrière et les hamburgers est normal", p. 251/252).

Et ce premier ouvrage n’est que le 1e tome d’une trilogie. Le 2e tome est déjà sorti en Russie et le 3e ne va tarder. Ne comptez pas sur moi pour les lire et vous en faire un résumé, l’acte 1 du Projet m’a amplement suffi. Je vous conseille plutôt la lecture du roman Le dernier amour du président d’Andreï Kourkov, qui est en lice pour le prix littéraire irlandais IMPAC.

Moussa Djalil honoré à Moscou

Par Aurialie le 27.10.2008 à 00h29

Ceux qui sont passés un jour à Kazan ont certainement vu près du Kremlin l’immense statue d’un homme les mains liées dans le dos et les jambes enroulés de fil barbelé. Ce monument, représentant le célèbre poète tatare Moussa Djalil ( ???? ???????), décédé tragiquement en 1944, a été érigé en 1966 à l’occasion du 60e anniversaire de sa naissance.

Moussa Djalil est bien plus qu’un poète, c’est un héros de l’Union soviétique et de la Seconde guerre mondiale. Engagé volontaire dans l’Armée Rouge en 1941, sévèrement blessé en 1942, il est fait prisonnier et embrigadé de force dans une légion de la Wehrmacht, où il organise un groupe de résistance antifasciste. En août 1943, son projet est découvert, il est alors arrêté, torturé et incarcéré dans la prison de Moabit à Berlin. C’est là, quelques mois avant sa condamnation à mort, qu’il a écrit ses dernières poésies Les Cahiers de Moabit, où il raconte ses souffrances, le courage des soldats soviétiques, leur foi en la victoire sur l’ennemi.

Cependant, en 1946, les autorités soviétiques pensent qu’il se cache en Europe de l’Ouest et l’accusent d’avoir trahi la patrie et d’être un ennemi du peuple. C’est la découverte de ses Cahiers et les efforts des écrivains tatares qui permettent de laver l’honneur de Moussa Djalil. Il est élevé au grade de héros de l’Union soviétique à titre posthume en 1956.
Vendredi, une statue en son honneur était inaugurée à Moscou, c’est la sixième en Russie.

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