L'incroyable destin de Iouri Tchirkov

Par Aurialie le 12.01.2009 à 01h27

Voilà un livre qui a de fortes chances de faire partie de la sélection du Prix Russophonie de l’année prochaine, sa traductrice, Luba Jurgenson, ayant déjà été distinguée pour sa traduction de Têtes interverties de L. Guirchovitch.

Mais bien mieux que la traduction de C’était ainsi... de Iouri Tchirkov (éditions des Syrtes), c’est son contenu : un formidable témoignage sur la vie carcérale des îles Solovki dans les années 30. Quand il est condamné à 3 ans de prison pour activité contre-révolutionnaire et envoyé aux Solovki, il n’a que 15 ans. Malgré les conditions épouvantables des détenus, décimés par le froid et la faim, astreints aux travaux éreintant dans les tourbières et les forêts, réduits à l’état d’esclaves, l’adolescent arrive à survivre, notamment grâce au soutien de certains de ses compagnons d’infortune, mais aussi à étudier, apprendre, se cultiver. Ses quelques mois de travail à la bibliothèque des Silovski sont notamment une bouffée d’oxygène pendant son incarcération. Il trouve un vrai refuge dans la vie intellectuelle intense qui subsiste au cœur de l’ancien monastère, peuplé par quelques survivants de l’intelligentsia russe.

J’ai choisi 4 extraits de son riche témoignage : le 1er passage est l’étonnante description de la vie théâtrale du camp (p.103) : "En 1936, le théâtre des Solovki était un phénomène remarquable. Il y avait deux groupes : le cercle d’art dramatique et les artistes symphoniques. Le théâtre comptait trois orchestres - un ensemble symphonique, des cordes, une fanfare -, ainsi qu’une brigade de chant, une troupe tsigane et une brigade de propagande. Ces groupes étaient composés majoritairement de détenus occupés à divers travaux ou non affectés. Les répétitions avaient lieu le soir, les artistes retrouvaient un second souffle grâce à leurs activités préférées. Les stars bénéficiaient de quelques privilèges. Avant les spectacles et les concerts, on les libérait du travail, ils avaient droit à un plat supplémentaire et pouvaient écrire des lettres plus souvent."

Ce genre de spectacle, auquel les détenus pouvaient assister, ou la réception d’un colis et son partage avec les autres pouvaient changer une journée. On se rend compte alors combien le bonheur est relatif (p.81) : "Je me rappelais alors les paroles de Treiger, un ingénieur belge qui se trouvait dans le même convoi que moi : "Les Soviétiques sont des gens très heureux. Ils vont de joie en joie. On ne les a pas arrêtés la nuit, ça les rend heureux pour la journée ! Ils ont réussi à monter dans le tramway bondé : ils sont heureux pour la matinée. Et s’ils parviennent à se procurer du hareng avec leurs tickets d’approvisionnement, ils ont leur provision de bonheur pour la semaine."

L’extrait suivant montre l’incompréhension des prisonniers sur leur situation et l’espoir d’être réhabilité (p. 215) : "Ce que nous entendions et voyions nous donnait le vertige. Dans toutes les villes, les prisons étaient surpeuplées, elles accueillaient cinq à dix fois le nombre de détenus prévu. Il semblait que la population carcérale se chiffraient en millions. On citait un propos d’Ejov. Selon lui, l’Union soviétique comptait trois groupes de population : les détenus, les prévenus et les suspects. Le plus surprenant c’est que les gens croyaient en leur proche libération. La plupart d’entre eux étaient persuadés que, puisque personne n’était coupable, la vérité finirait pas éclater et tout le monde sera relâché."

Mais la vie au camp est difficile, inhumaine, et les gardiens font parfois preuve de cruauté : voilà par exemple ce que dit un gardien à Tchirkov et à un détenu, qui pensaient être libérés (p. 181) : "Il n’y a qu’une sorte d’amnistie pour vous : huit grammes dans la nuque."

Je n’ai qu’un seul petit regret sur ce témoignage de Tchirkov : n’ayant pas eu le temps de finir son manuscrit avant sa mort, c’est sa femme qui a rédigé les dernières années de sa vie. Nous n’avons donc pas son sentiment sur sa relégation en 1951, sa réhabilitation en 1954, sa vie à Moscou en tant que directeur de la chaire de météorologie et de climatologie de Moscou.

Encore 3 jours à attendre avant de pouvoir l’acheter, le livre sort le 15 janvier.

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